Le Sens de la Mode
25 Sep

Le Sens de la Mode .

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Vous avez dit futile ? Si la Mode peut être accusée d’esprit futile, qu’en est-il de son habile rhétorique ? C’est à cette question que Roland Barthes s’attaque dans son essai de sémiologie, Système de la Mode, publié en 1967. Plutôt que d’étudier les signes que transmet le « vêtement réel » (c’est-à-dire dans sa matérialité textile et mouvementée), Barthes se concentre sur le système du « vêtement écrit ». Il analyse de manière technique la presse dite féminine, ce langage qui vend la mode.

Cette rhétorique, obéissant à des règles bien spécifiques, serait autoritaire vis-à-vis de ses lectrices en choisissant pour elles ce qu’il faut retenir d’un vêtement réel photographié. Contrairement à une photographie offrant au regard un tout libre d’interprétation, la rhétorique mentionne par exemple un détail, une caractéristique du vêtement, ou bien elle synthétise ce vêtement à l’aide de qualificatifs, de comparaisons. Lorsque l’afflux d’images banalise les informations remontant au cerveau confus, la parole « fragmentaire » vient poser des limites et imposer un ordre, en apparence désordonné, mais en réalité bien défini.

Barthes va jusqu’à parler d’idéologie, n’hésitant pas à rapprocher le système de la Mode d’un système totalitaire. Cette idéologie serait adepte d’une utilisation des synonymes bien à elle. Barthes prend en exemple les adjectifs velu et poilu : « les étoffes velues succèdent aux étoffes poilues ». Ainsi, seule la rhétorique de Mode se montre capable de proclamer de telles absurdités, comme tombant sous le sens. Autrement dit le plus sérieusement du monde, hier c’était le poil, aujourd’hui ce sont les pattes velues qui sont en vogue. La mode a ceci de magique qu’elle se renouvelle sans changer d’un iota, en invoquant tout simplement la fuite du temps.

De même, son usage décomplexé des contraires (« coquette sans coquetterie ») donne à voir un monde où le choix n’est pas imposé, où l’on peut « être pourvu de deux caractères originellement contradictoires, entre lesquels rien n’oblige à choisir ». La lectrice peut se révéler à elle-même, incarner plusieurs femmes à la fois sans se trahir, ni tricher, ni être accusée de schizophrénie.

La rhétorique de Mode est également perçue par Barthes comme banale, non littéraire, en ceci qu’elle n’est en rien personnelle. Le rédacteur de mode ne dévoile pas sa personnalité mais suit la trajectoire qui lui est imposée par le système collectif et conventionnel de la Mode. Les métaphores et expressions bien tournées sont des emprunts à une « tradition littéraire vulgarisée ». Rimes, « comparaisons communes », « métaphores stéréotypées » ne donnent que peu d’information sur le vêtement, et ne constituent pas un style d’écriture à proprement parler : « Chaud, chaud les bottillons ! »

Quant aux références culturelles comme « robes-nuages », « blouse à la Russe », « ligne Empire », « déshabillés Watteau », convoquant des évocations de la Nature, de la Géographie, de l’Histoire et des Arts, elles servent « moins [à] nommer une forme qu’à afficher une certaine culture ».

En bref, la presse féminine ne s’embarrasse pas tellement des contraintes du sens, ni de la langue, qu’elle ne respecte que tant qu’elles servent son dessein et suivent sa propre logique. Selon Barthes, c’est « la juxtaposition de l’excessivement sérieux et de l’excessivement futile qui fonde la rhétorique de Mode ». Ainsi les rapports du réel et de la rhétorique sont inversés. La rhétorique ne se calque pas sur le réel, mais c’est le réel qui se fonde sur la rhétorique. D’ailleurs, « le mythe renverse très précisément le réel : la Mode est un ordre dont on fait un désordre. » Ce désordre permet l’oubli qui lui-même permet le sentiment de nouveauté sans lequel la Mode n’existerait pas.

De Roland Barthes à Loïc Prigent, la Mode n’est restée fidèle qu’à elle-même. Cinquante ans après la publication de Système de la mode, le documentariste de mode Loïc Prigent publie « J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste » (2017). Ce recueil de bribes de conversation entendues dans les coulisses des défilés et des studios ne manque pas de réactualiser les propos de Roland Barthes, sur un ton plus léger. Signifiants, signifiés, rhétorique et monde à part que ce milieu « très très très fermé » de la Mode, la preuve en citations :

« Elle va manger au Flore, ça lui donne l’impression de lire. »

« Ce n’est pas beige. C’est blanc nature. »

« Les robes étaient longues c’était indécent. »

« Il s’habille normalement maintenant. Il était en Céline hier. Je l’ai presque pas reconnu. »

« J’ai envie d’un parapluie Hermès.
– J’ai besoin d’un parapluie Hermès. »

« Pendant les défilés tout s’accélère. Chaque jour dure une heure. Quelle heure est-il ? Mardi. »

« Je m’ennuie. C’est pas moche mais je m’ennuie. Je m’ennuie beau. »

IG

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